Irish Spring

Un moustique dure une journée, une rose trois jours. Un chat dure treize ans, l’amour trois. C’est comme ça. Il y a d’abord une année de passion, puis une année de tendresse et enfin une année d’ennui.

– Frédéric Beigbeder, L’amour Dure Trois Ans

J’ai eu besoin de sortir de la maison ce matin. Comme chaque année à la même date. Le Café Placard me balance une version jazzy de « Tequila ». La pire toune que j’ai jamais entendue de ma vie. Je me garroche Le Treizième Étage de Louis-Jean Cormier dans les oreilles et je pense à toi en écoutant « Le cœur en téflon ». Je m’y donne le droit, de temps en temps.

Souvent.

C’était il y a cinq ans. Il y avait moi en haut des escaliers, toi dans le cadre de porte. T’étais tellement le plus beau du monde. T’avais enfilé ton pantalon gris que je détestais et pour me faire rire tu le portais par-dessus ton t-shirt de Coors Light. Tu étais terrible. Chaque matin avec toi était un film. Une histoire à l’eau de rose. Chaque matin j’arrivais juste pas à croire que tu étais là. Qu’en plus tu m’aimais. Que tu partirais pas. Tu m’as crié je t’aime comme si j’étais à 3 kilomètres de toi. Tu faisais tout le temps ça. Je riais. Comme toujours depuis que je t’aimais. Tu m’as soufflé un baiser que j’ai attrapé en faisant semblant que c’était un ballon de foot. Y’avait des étoiles dans mes yeux et les tiens plus que dans le ciel du Sahara. Toi et moi couchés sur le sable frais à avoir peur des scorpions. C’était quelques mois plus tôt. On en avait fait des vœux, cette nuit-là.

– Tu vas vraiment y aller comme ça?

– Mais oui! C’est notre journée de gars en mou. Faut qu’on soit laids pis là j’pense que j’suis pas mal laid.

– Alors arrange-toi pour que personne d’autre te voit.

T’étais le plus beau laid que j’avais jamais vu. Je me serais roulée dans tes cheveux. Toi et moi ça puait le quétaine. On allait nul part sans que nos doigts ne se touchent. J’aurais passé des heures le nez dans ton cou à respirer notre gros bonheur sale. J’aurais embrassé ton sourire non stop pendant des semaines. On aurait pu gagner un concours de french à la St-Valentin même si tu voulais jamais qu’on fête la St-Valentin. J’t’aimais tellement.

Tu es parti pour ta journée de gars en mou.

J’ai regagné le lit et me suis étendue de ton côté comme je faisais toujours quand tu n’étais pas là. J’en ai profité pour ajouter une couverture. Ça sentait le Irish Spring et j’adore l’odeur du Irish Spring. J’ai rêvé un peu et j’ai ouvert « L’amour dure trois ans ». Tu me l’avais offert pour Noël. Pour rire. Parce que toi et moi on venait de célébrer nos trois ans de love. Je lisais quelques pages, j’arrêtais et je pensais à toi. À moi seule je faisais mentir la populaire croyance. Les papillons dans mon ventre ne mourraient jamais. Impossible. Les papillons dans mon ventre étaient plus forts que les monarques. Quiconque connait l’histoire des monarques sait que c’est fort, un monarque. Je passais mon temps à regarder des documentaires sur les animaux à Télé-Québec et à Canal D. J’y faisais référence constamment et ça te tapait tellement sur les nerfs. Plus ça te tapait sur les nerfs plus je riais et plus j’en mettais. J’étais folle de toi comme au premier jour. Je t’aurais suivi jusqu’à Inuktitut.

– Inuktitut, c’est pas une ville, nounoune. C’est un dialecte inuit.

– J’m’en fous. J’te suivrais jusque là pareil. Doit y avoir des ours polaires. Tu sais qu’un ours polaire, ça peut te sentir à cinq kilomètres de distance? Tu marches paisiblement pis à cinq kilomètres y’a le plus grand prédateur terrestre qui court vers toi et s’en vient te bouffer. C’est quand même fou.

– Tu m’énerves.

– Tu m’aimes.

Je cuisinais tous les jours pour toi. Je te gagnais un peu plus chaque soir à coups de mijotés et de pâtes à la crème. La veille comme un miracle tu m’avais concocté une tourtière du Lac pour me faire plaisir. Parce que Maman n’en avait pas fait cette année-là et je t’avais fait mes yeux piteux. Tu ne pouvais pas me résister. Ça goûtait le ciel. J’avais faim et j’avais hâte qu’il soit cinq heures pour pouvoir en manger.

L’amour est une catastrophe magnifique : savoir que l’on fonce dans un mur, et accélérer quand même.  

Le téléphone a sonné vers 16h30. J’ai sauté en bas du lit en me disant que tu avais sûrement une niaiserie à me raconter.

Pier-Étienne.

Le souffle perdu.

La voix comme un filet.

C’est con j’ai pensé à ton pantalon gris mou et à ton t-shirt de Coors Light à ce moment-là. Comme si mon propre cerveau cherchait à me protéger.

Noir.

Je me suis laissée tomber par-terre sous le poids de l’horreur et j’ai poussé le plus grand cri de ma vie. Aucun son n’est sorti de ma bouche. Un cri transformé en une assommante douleur. P-E continuait à expliquer ce que je ne voulais pas qu’il explique et à aligner des mots qui ne se suivaient pas. Qui ne se pouvaient pas non plus. Il avait besoin de se justifier de rien et j’avais besoin d’entendre une voix même si c’était un filet et même si plus rien ne faisait le chemin entre la vérité et moi.

– Ils disent qu’il n’a pas souffert.

– J’m’en criss! que j’ai crié. Je ne sais pas pourquoi.

Coup de poing au ventre.

À ce moment-là j’aurais tellement voulu ne pas t’aimer. Mon mur à moi, c’est là que je l’ai frappé.

L’amour est une source de problèmes respiratoires.  

C’était samedi et il faisait gris comme ton pantalon. La rue, la ville, l’appart… Tout était désert comme si tout le monde, en même temps que moi, en même temps que toi, s’était arrêté de respirer. Comme si tout le monde avait poussé ce cri que personne n’avait entendu. Comme si tout le monde s’en crissait que tu n’aies pas souffert.

Comment peut-on mourir sans souffrir.

C’était samedi et ma vie comme la tienne venait de s’arrêter sur une journée de gars en mou.

– Nous sommes désolés. Ça arrive parfois, malheureusement… Des anomalies qui n’avaient jamais été détectées avant, qu’ils m’ont dit plus tard.

Fuck off. Ça n’arrive pas. Pas à 28 ans. Pas à moi. Pas à toi.

Me recoucher dans ton odeur de Irish Spring et faire comme s’il ne s’était jamais rien passé.

T’attendre.

Essayer de remonter le temps encore plus loin. Avant toi. Avant les papillons.

Crier.

Quelques jours avant Noël on avait célébré ton anniversaire et il restait du gâteau dans le frigo.

Tes vêtements sur le plancher, entre le mur et ton côté du lit.

Ton fond de café froid sur la table.

Ta manette de Xbox sur le sofa.

Ton petit mot de la veille encore sur la porte. « J’suis avec Sim au Verre Bouteille. Viens nous rejoindre après ton souper! J’t’aime gros de même. XXXXXXXXXXX ».

Ta brosse à dents.

Ton vélo qui prend trop de place dans le salon.

Le compte d’Hydro à ton nom.

Ta serviette encore humide laissée en motton au pied du bain.

Ton Irish Spring.

Le doc, Papa, Maman, mes amis, tes amis, nos amis… Tout le monde m’a dit que je devais quitter l’appart pour vivre mon après-toi. Il n’y a jamais eu d’après-toi. Je déjeune avec l’injustice chaque putain de matin. Ça fait cinq ans aujourd’hui que tout ce que je fais, je le fais pour penser à autre chose qu’à toi. Je survis parce que mon cœur bat encore.

Mon cœur n’a pas de cœur.

Je ne te sens même pas. J’aimerais te sentir à côté de moi tout le temps. Sentir que tu veilles sur moi, que tu me supportes, que tu m’aides, je sais pas. Que tu m’aimes de là où tu te trouves. Tsé, ce genre d’affaire-là. Mais la vérité c’est que je ne te sens même pas. Et tranquillement j’oublie tes yeux verts. Ou bleus, selon les matins. Et tranquillement les souvenirs s’embrouillent. Parfois il m’arrive même de voir autre chose que ton visage quand je me réveille. J’ai des flashs qui ne sont peut-être au fond que des rêves. Ça me fait mal.

J’ai pris ton côté du lit. J’ai encadré ton dernier dessin et j’ai peint les murs en gris.

À côté de moi il y a ce gars que je vois toujours ici et qui me salue. Il commande un jus d’orange et un thé à la menthe. J’ai remarqué ton odeur sur lui un jour mais je m’en fous. Je déteste l’odeur du Irish Spring sur n’importe qui qui n’est pas toi.

Sans apprentissage de la douleur, le bonheur n’est pas solide. 

 

 

*Les textes de Caroline peuvent tenir de la fiction. Parfois vus, parfois vécus, parfois fruit de l’imagination.

Advertisements

7 thoughts on “Irish Spring

Add yours

  1. J’ai pas écrit tout de suite, j’étais trop émue, triste et le cœur à l’envers. Texte tellement touchant et tellement bien écrit. Quel talent ! xxxx

  2. Caro, faut que tu fasses quelque chose avec ce talent-là. Pondre un texte si puissant et si émouvant, ce n’est pas donné à tout le monde. En peu de mots, tu as réussi à m’émouvoir à m’en faire pleurer. Chapeau. Je suis flabergastée.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Up ↑

%d blogueurs aiment ce contenu :