Ceux-là, ils me manquent pour le moment

Projet: Agripper un livre au hasard dans la bibliothèque. Ouvrir une page au hasard. Pointer une phrase au hasard. Écrire à partir de là. Au hasard. Répéter l’exercice dix fois, dans le délai le plus court possible. (Les dates limites, ça me fait ronger les ongles.)

Zazie dans le métro de Raymond Queneau. Page 77. « Ceux-là, ils me manquent pour le moment. »

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– Ceux-là, ils me manquent pour le moment.
– Tu les as vus quand?
– Il y a un mois, pour la fête de la p’tite. J’voudrais les voir tellement plus souvent.
– T’en veux, des enfants?
– Ben oui j’en veux, des enfants.
– Ouin.
– Ouin!
– Y reste-tu de la bière?
– Oui. Dans le tiroir à légumes. Et t’apporteras les chips qui traînent sur le comptoir.

Hier, j’ai parlé au téléphone avec Émilie. C’était la première fois, je crois, qu’elle et moi on se parlait au téléphone. J’ai pas trop compris. Elle a dit quelque chose comme : « Je suis venue manger, maman est venue manger, grand-papa est venu manger, Samuel est venu manger, après on va à la plage ». Émilie a trois ans. Quand je l’entends crier mon nom, j’ai le cœur qui fait trois tours. Si c’est pas quatre. Je me dis ben voyons. Du haut de ses trois ans de p’tite fille qui ne pense qu’à jouer à la pouliche et à cuisiner des pâtés au saumon en plastique, on dirait qu’elle m’aime. On dirait qu’elle est attachée à moi un peu, des fois. Même si elle m’a pas choisie. Même si je ne la vois pas assez souvent à mon goût. Jveux dire… Elle aurait pu ne pas m’aimer. Ma face aurait pu ne pas lui revenir… Parce que ma face, des fois, ne revient pas. C’est comme ça. Chaque fois qu’elle m’aime je l’aime encore plus et je me dis que j’en veux une à moi. J’en veux une à moi mais ça me fait mal et peur de penser à quel point tu dois l’aimer à ne jamais en revenir quand elle est tienne. Quand elle sort de là. De toi.

J’en veux une mais pas maintenant.

J’ai peur de devenir une maman aveuglée. Celle qui exagère tout, tout le temps. Celle qui refuse l’idée que sa progéniture ne soit pas parfaitement parfaite. Tsé, ce genre de maman-là? Son petit est toujours dans le plus haut percentile. Il a quatre mois mais il est tellement grand, ce p’tit-là! Il va devenir mannequin, sûrement. Ou joueur de basket, parce qu’on va se le dire ben franchement, son père n’a pas tant que ça envie qu’il devienne mannequin. De toute façon, tu vois bien comme il est costaud! Il sera grand et fort. Pas une shape de mannequin pantoute finalement. De joueur de basket non plus, que tu te dis. Et t’as bien raison. Mais ça, tu le gardes pour toi. Un orgueil de parent, ça se réveille facilement. Ça fesse fort.

Est donc entrée dans ma vie il y a trois ans, cette Émilie. Elle a des yeux grands comme je l’aime. Des cils longs comme des rivières. Elle fera des photos pour des pubs de mascara. Elle fera aussi des photos pour des pubs de produits pour les cheveux frisés parce qu’elle a les plus belles frisettes de l’histoire des cheveux frisés. En plus elle a un sourire à faire fondre n’importe quel cœur de pierre. Ça nuit jamais, ce genre d’affaire-là. Émilie deviendra aussi une grande scientifique ou une grande journaliste. Une grande quelque chose. Rien de banal. Ne soulevez pas de question. Un orgueil de matante, ça se réveille facilement. Ça fesse fort.

Au moment où je me disais que je ne devrais pas faire d’enfant parce que si elle était à moi, je deviendrais complètement crack pot, s’est mis en route un petit frère. Samuel. On m’avait pas dit qu’une histoire d’amour comme ça, ça peut se vivre en double. En triple et en quadruple probablement. Samuel aura bientôt neuf mois et en toute objectivité, c’est le plus beau des p’tits gars. Il rouquine. Il frisotte. Il rit aux éclats quand je lui souffle dans le cou. Et en plus, entre nous, je pense qu’il m’aime bien.

Il y a ce genre de confession qu’il vaut mieux garder pour soi, sous peine de se faire regarder comme on regarde un étrangleur de bébés chats. Les enfants, sept fois sur dix (j’ai compté), ils m’énervent. Un enfant, ça crie. Ça court. Ça se pète la gueule. Ça pleure. Je t’avais dit de pas courir. Ça pleure encore. Ça se blesse. Ça rend fous les adultes. Ça veut pas aller se coucher. Ça mange compliqué. Ça met ses doigts pleins de bouffe partout. Ça croque la moitié d’un bretzel et remet l’autre dans le bol, baveux. Ça veut faire de la pâte à modeler. Deux minutes après ça veut dessiner. Ça veut que tu dessines avec mais ça veut pas te prêter de crayon. Ça veut pas aller se coucher. Déjà dit? Ça veut pas aller se coucher encore. Ça pète des crises au centre d’achats. Ça vomit. C’est malade tout le temps.

Alors pourquoi j’ai envie d’avoir des enfants? Je sais pas, réellement. J’ai toujours répondu à cette question par l’affirmative sans réellement me la poser. Parce que je n’imagine pas ma vie d’adulte autrement, pour tout dire. Et parce que quand ils sont à toi, ou juste un peu à toi, tu t’en fous qu’ils te bavent dessus.

– Tsé Caro, t’as 33 ans. Ta vie d’adulte, t’es pas mal dedans…
– Vrai.
– Ben alors t’es prête à avoir des enfants?
– Oui. Non. Je l’étais, je ne le suis plus. Et j’ai les enfants de ma sœur.
– Mais t’en veux à toi?
– Ben oui.
– Ben c’est pas clair.
– J’veux trouver un amoureux. Apprendre à le connaître et à l’aimer comme une débile. J’veux une vie de couple avec lui avec plein d’aventures et de voyages et ensuite une vie de famille. Je vieillis trop vite. C’est ça le problème.

Je n’ai pas encore cet instinct maternel fort comme l’instinct de survie. Ce désir brûlant enfouit juste là. Celui de procréer, point. Peu importe le contexte. Je trouve ça beau, mais je l’ai pas. Je n’ai jamais pensé avoir un enfant toute seule. Une amie à moi, à l’âge de 35 ans, célibataire, a choisit d’adopter un petit garçon. Le plus beau geste dont j’ai été témoin. Pour accueillir dans ta vie un petit garçon de deux ans, du jour au lendemain, il faut avoir le cœur fort et grand comme un océan. Te donner une chance. Ouvrir ton esprit comme jamais. Apprendre à l’aimer, parce que c’est pas donné. Apprendre à le trouver beau. À avoir envie de le protéger. Donner la plus grande place dans ta vie à un p’tit gars qui n’est pas sorti de toi et qui a déjà toute une histoire. L’aimer comme s’il était tien depuis toujours et plus encore. Parce qu’il en a manqué beaucoup, d’amour, et ça, quand ça manque, ça peut faire des dommages terribles. Des dommages volcans. Des dommages gros, profonds et bouillants qui peuvent éclater demain ou dans dix ans. Faut prendre soin de tout ça.

Y’a un baby boom qui se trame autour de moi et ça me fout la trouille autant que je trouve ça beau.

– T’as vu les p’tits à Véro, au fait?
– Oui. Ils sont tellement minuscules…
– Ils sont magnifiques, hein?
– Mets-en. La p’tite, elle m’a vomit dessus.
– Nonnnn…
– Ouais. J’ai trouvé ça cute.
– HAHAHAHA!
– Ah pis d’la marde. Fais-moi un enfant.

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