Futilités

Projet: Agripper un livre au hasard dans la bibliothèque. Ouvrir une page au hasard. Pointer une phrase au hasard. Écrire à partir de là. Au hasard. Répéter l’exercice dix fois, dans le délai le plus court possible. (Les dates limites, ça me fait ronger les ongles.)

Le sumo qui ne pouvait pas grossir de Eric-Emmanuel Schmitt. Page 45. « En moi s’esquissait une passion pour ces rencontres, je me surprenais à parier, à classer mes favoris.»

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En moi s’esquissait une passion pour ces rencontres, je me surprenais à parier, à classer mes favoris. Je pariais sur le ton de leur voix. Sera-t-elle suave ou grinçante? Je pariais sur leur grandeur. J’aimais les hommes imposants mais pas trop, quand même. Je pariais sur leur emploi. Je pariais sur leurs qualités et leurs travers. Je pariais sur le nombre de journées qu’ils mettraient à me recontacter. Oseraient-ils seulement? Je les classais par ordre de beauté, d’intelligence, de potentiel amoureux, de qualités génétiques même, j’ai essayé. Je ne faisais jamais les premiers pas parce que les statistiques se seraient vues flouées.

Ce qui n’était à l’amorce qu’une intention très mal assumée d’enfin trouver l’amour devint un jeu. Non. Beaucoup plus qu’un jeu. Un mode de vivre. Ces rencontres me comblaient sur un point que nul ne put comprendre. La quête de l’amour n’ayant plus sa place faute de temps à accorder à quelque chose d’abstrait qui, de toute évidence, ne fonctionnait jamais. C’est ce que je faisais de ma vie, désormais: je multipliais par dizaines les futiles rendez-vous. Dans ces rencontres je voyais un intérêt certain. Dans les hommes que je rencontrais, aucun. J’acceptais toutes les invitations sans exception. Mon horaire étant construit le lundi matin jusqu’au lundi soir suivant, je le suivais à la lettre. À l’heure près.

Dans une semaine typique, j’arrivais à avaler chaque soir deux cafés, le deuxième sans caféine, avec deux hommes différents. Les jeudis et vendredis, je substituais parfois le second par un verre de vin blanc. De temps à autre l’un d’eux me demandait un rendez-vous dans la journée. Je refusais alors, devant m’en tenir à mes conditions. Strictement.

En moyenne, selon mes cahiers, six hommes sur dix me relançaient. Un rendez-vous sur quatre durait un peu plus d’une heure et cinq fois dans l’expérience complète je dus annuler le deuxième de la soirée pour des raisons hors de contrôle. Les principales règles établies consistaient en ne jamais accepter de second rendez-vous avec un même homme, ne jamais embrasser, ne jamais donner mon numéro de téléphone, ne jamais me laisser tenter par un deuxième verre de vin comme celui-ci me fait tourner la tête à partir du cinq centième millilitre bu.

J’arrivai à tenir cette folle cadence pendant quatre longs mois. Quatre longs mois qui pour dire vrai m’en parurent qu’un seul. Hautement occupée et préoccupée par la gestion de l’agenda et du cahier de statistiques, je n’avais que faire de tous ces préjugés et autres sourcils dans les airs. Tel un homme qui goûte à la bouteille une première fois et se réveille le jour suivant avec cette envie insouciante de retremper ses lèvres dans la substance parfois âcre parfois sucrée, je devins, rapidement et inconsciemment, friande de ces rencontres sans romance ni lendemain.

J’inventai astuces et exercices pour chaque fois retenir leurs prénoms. Ne jamais faire de bourde. Dans l’un de mes cahiers, une liste de vingt-trois endroits que je visitais tour à tour. Juste assez pour que personne ne remarque ma présence avec un nouvel invité d’une fois à l’autre. Parfois, j’acceptais d’aller dans un endroit que l’homme me suggérait. Une fois sur dix environ. Pas plus. J’aimais me retrouver dans un endroit qui m’était familier. Je m’y sentais en sécurité. Je retrouvais cette impression d’avoir le contrôle. Le contrôle sur une rencontre qui ne devait idéalement durer que soixante minutes. Soixante minutes d’analyse seulement. J’avais développé cette technique qui me permettait en soixante minutes de charmer et séduire, sans pour autant me laisser moi-même embarquer dans ces pièges de sentiments trompeurs. Je retenais le plus d’informations possible sur l’entretien et avant même de démarrer la voiture pour me rendre chez moi ou à mon deuxième café de la soirée, je notais dans mon cahier mes différentes observations. Je me connectais chaque soir en arrivant à la maison, pour trente minutes. C’est à ce moment que je répondais aux messages qui m’avaient été envoyés dans la journée. Cinq jours après qu’une discussion ait été initiée, si l’option de la rencontre n’avait pas encore été soumise, je mettais fin aux échanges.

C’est le dimanche que je faisais le calcul des statistiques. À vingt heures, après un dîner léger, j’ouvrais mon cahier de notes sur la table de la cuisine, me relisais et notais les points importants dans un autre cahier. Commençaient alors les calculs.

147 hommes (Il m’eut été impossible certains soirs de mettre le plan à exécution. Aussi, trois fois, on me posa un lapin. Ce qui mène donc le calcul à 147).

73 hommes aux cheveux foncés.

19 hommes aux cheveux pâles.

22 hommes aux cheveux quelque part entre le pâle et le foncé.

13 hommes chauves.

11 hommes aux cheveux grisonnants.

64 hommes ayant triché en publiant sur le site une photo d’eux beaucoup plus jeunes.

74 hommes ayant menti sur leur apparence physique.

76 hommes dont le poids se qualifierait d’au-dessus de la moyenne.

47 hommes de silhouette dite « normale ».

29 hommes drôlement bien roulés.

32 hommes sans emploi.

105 hommes ayant un salaire plus élevé que le mien.

7 hommes déjà mariés, ayant menti sur leur état matrimonial dans le but de développer une relation extra-conjugale.

29 pères célibataires.

17 pères célibataires ayant signifié leur intérêt à procréer à nouveau.

118 hommes célibataires sans enfant.

40 hommes célibataires ayant abordé le sujet des enfants.

26 hommes célibataires désirant un ou plusieurs enfants.

14 hommes célibataires ne désirant pas d’enfant.

3 hommes embrassés, contre mon gré.

1 homme aux mains immenses. Sincères et grands yeux verts. Sourire de dentiste. Cheveux noirs de jais. Épais. Doux au regard. Bras musclés juste assez. Comme je les aime. Brillant. Cultivé. J’annulai le deuxième rendez-vous de la soirée. J’acceptai un deuxième verre de vin. Je donnai mon numéro de téléphone. Je violai toutes les règles sauf une; j’eus tant voulu poser mes lèvres sur les siennes mais il me repoussa doucement. En entrant dans le taxi j’oubliai de sortir mon cahier, aveuglée par tant de beauté et par tant de tout ce que je voulais, finalement. Je dormis à peine cette nuit-là tellement dans ma tête les questions se bousculaient. L’idée de ne plus jamais le revoir me donnait la nausée. Pourtant, faire s’arrêter le manège maintenant, je m’en sentais incapable. Prise dans cette grande roue de la séduction sans lendemain. Prise dans ce besoin de me faire désirer, puis de rejeter.

88 hommes m’ont envoyé un message dans la semaine suivant leur rendez-vous pour en demander un deuxième.

87 de ces rendez-vous furent gentiment déclinés.

J’ai flanché.

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7 thoughts on “Futilités

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      1. je parlais de l’histoire bien sûr… Je sais pertinemment, en tant que médiocre « assembleur de mots », que les auteurs ne parlent jamais d’eux-mêmes!… Et quand bien même, cela en resterait parfaitement respectable! (mais désespérant…. parfois!)

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