À toi, qui n’écoutes tellement pas la radio

Il y a quelques semaines, on a bu un gin tonic ensemble. Tu te souviens? J’en ai bu trois, en fait. Le premier parce que tu n’arrivais pas et que la solitude dans un bar me fait boire le gin comme de l’eau. Les deux autres parce qu’il fallait que je porte mon attention sur autre chose que tes propos. C’est rough. Je sais. Le niveau de ton arrogance ce soir-là a atteint des sommets avant même que tu n’aies eu le temps de t’asseoir devant moi. J’avais affronté moins mille degrés et trente minutes de métro pour me faire jouer de l’insolence. Deux certitudes: 1. Je n’allais pas te revoir une deuxième fois. 2. Ça allait être une longue soirée.

J’ai bien peur que tu ne lises jamais ce texte parce que publié sur un média à l’évidence beaucoup trop mainstream pour ne serait-ce qu’attirer ton attention. Quand on est un artiste, j’veux dire un vrai, comme toi, on est au-dessus de tout ce qui est connu par plus de trente personnes. Pas vrai?

Tu sais pas comment ça marche toi, hein, un hipster?

Soupire.

Je sais comment ça marche. Je sais aussi que le simple fait de t’auto-proclamer hispter te bannit automatiquement de la catégorie.

Ça partait bien mal, cette soirée-là, tu trouves pas? Pourtant tu m’as récris. Deux fois plutôt qu’une. Comme quoi tout ce que je pense n’est peut-être pas inscrit de façon limpide dans mon front comme j’ai tendance à le croire. Enfin. Je m’éloigne.

Je savais que la question allait venir. Que j’allais devoir défendre mon point comme chaque fois que je croise le chemin de quelqu’un comme toi. Alors j’ai parlé, parlé et parlé pour éviter qu’on en vienne à moi. Je t’ai écouté, écouté et écouté me raconter la platitude de ton boulot. Je me suis ennuyée. Ennuyée par ton manque d’entrain. Ton manque de passion. J’ai commencé à te poser des questions sur ta musique. Ça devait t’animer ça, non? Tu m’as répondu que ces temps-ci, tu ne composais pas grand chose. Tu puais l’énergie négative. T’étais gris. T’avais les yeux mats. Pas d’étincelle aucune. J’en étais à me demander si ça se fait, de flusher quelqu’un au bout de trente minutes, quand la question est venue.

– Toi, tu fais quoi, déjà?

– Je suis animatrice à la radio.

– Eh boy. J’écoute TELLEMENT pas la radio.

Là, t’as eu un air condescendant.

– Je sais. C’est pas grave.

Et suivit la conversation classique:

– Ça doit tellement être un monde de groupies.

– Non.

– Vous jouez toujours les quatre même tounes en boucle.

– Non.

– En tous cas quand vous tripez sur quelque chose vous le jouez au moins deux fois par heure.

– Impossible.

– Je sais comment ça fonctionne, les artistes signent des contrats pour jouer à la radio.

– Non.

– Je sais comment ça fonctionne, vous devez absolument remplir 25% de votre programmation avec des publicités.

– Non.

– Je sais comment ça fonctionne, toutes tes interventions sont commanditées, tu choisis rien de ce que tu dis.

– Faux.

J’étais monosyllabique. Parce que non, tu ne savais pas. Et parce que j’avais entendu ces absurdités tellement de fois déjà. Ce soir-là, il faisait moins mille dehors, t’étais arrogant, et j’avais même pas envie de te sortir de ta théorie de la conspiration. Ce que j’avais envie de te dire, c’est: « Moi, au moins, j’aime mon boulot ».

Aujourd’hui, le 13 février, c’est la journée mondiale de la radio et je vais prendre le temps de te raconter. Mon boulot, je l’aime. Je l’aime parce qu’il me permet de créer tous les jours. D’imaginer. De me laisser aller. Parce qu’il me permet d’être l’amie de tout le monde. De pouvoir aider. Réconforter. Faire rire. Ça me fait du bien, d’être cette fille-là. Souvent, c’est vrai, je me transforme en punching bag pour quiconque veut péter une coche sur quoi ou qui que ce soit. C’est moins agréable, mais ça m’aide à travailler mon sang froid. Je me fous que tu n’écoutes pas la radio. Je la fais pour ceux qui l’écoutent. Ceux qui l’aiment. Je la fais pour ceux qui apprécient les histoires que je raconte. Celles que j’ai cherchées avec le sourire aux lèvres le matin même en farfouillant le web, avant d’avoir mis le pied en dehors du lit. Oui, je pense avoir le pouvoir, par une simple anecdote, de te coller un peu de bonheur au visage. C’est mon métier. J’ai appris comment. Je fais de la radio pour le gars qui vient de perdre son job et qui a envie d’entendre Aujourd’hui, Ma Vie C’est D’la Marde. Je fais de la radio pour la fille à qui je peux offrir une paire de billets pour aller voir son groupe préféré. Si tu savais le feeling que ça me procure.

J’aime la radio sous toutes ses formes. J’aime la radio qui me parle et m’informe autant que celle qui me divertit. Au fait, tu peux me dire depuis quand tout divertissement est devenu abrutissant? Cette manie qu’ont les gens de ton espèce de cracher sur tout ce qui est populaire. Tout ce qui n’est pas dramatique ou underground. Je préfère de loin aimer dans tous les sens. Ne contraindre que très rarement mon esprit. Le laisser s’ouvrir à tout. Les gens ont de moins en moins l’esprit qui s’ouvre, je trouve. Je m’éloigne encore.

Il existe des radios divertissantes et intelligentes. Celles que j’écoute quand j’ai mal à la tête d’entendre parler en boucle de l’État islamique, de TransCanada, de l’échec de la réforme scolaire, du déneigement et de l’hiver dont on ne viendra jamais à bout, visiblement. Ça finit pas par te donner l’effet d’un grand coup de poing dans le moral, toi? C’est la radio que j’écoute quand j’ai envie de me laisser guider. Quand je veux qu’on choisisse à ma place ce que je vais écouter. Quand j’ai le goût de me faire surprendre ou d’éclater de rire dans mon auto. Mon iTunes ne me fait pas rire dans l’auto. Je ne pense jamais à ouvrir Spotify pour y faire jouer November Rain. Pourtant, quand la radio me l’envoie le samedi matin pendant que je lis mon journal, mon salon se transforme en party de sous-sol. J’ai quatorze ans, je ferme les yeux et je chante à tue tête. Tu sais pourquoi ça me fait triper autant? Parce que je ne l’attendais pas.

Tu vois, c’est pour ces petits moments-là que j’aime la radio. C’est pour ces petits moments-là que la radio va rester.

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2 thoughts on “À toi, qui n’écoutes tellement pas la radio

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  1. Ah l’arrogance. C’est aussi la technique que le dernier gars qui m’a dragué a employé. Ça me rend dingue. Mais moi aussi, je suis demeurée polie, et j’ai levé les feutres dès que ça a été politically correct de le faire. Pitoyable!

    Et surtout, bravo à toi – clairement, tu es mille fois plus heureuse que ce mec qui doit rendre les autres malheureux pour se sentir plus heureux qu’eux. 😉

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