Baise-en-ville

 

Dernièrement, une amie m’a dit qu’elle traînait toujours avec elle son baise-en-ville. Juste au cas.

J’ai trouvé ça trash.

D’après moi, les choses se sont mises à mal tourner le jour où on a commencé à appeler un baise-en-ville un baise-en-ville. On s’est mis à s’intéresser un peu à beaucoup de monde et à s’intéresser beaucoup à bien peu de monde. On s’est mis à empiler les amourettes futiles sans se demander si ça nous tentait vraiment. On s’est mis à s’attacher au premier venu ou à la première venue sans se demander si ça lui tentait vraiment. Force est d’admettre que souvent, ça lui tente pas vraiment. On est tous un peu des comble-vides. Un vide, ça se comble vite et mal. On ne sait plus s’aimer pour rien. Juste comme ça. On ne sait plus se donner de chance. Peut-être parce qu’il y a toujours, quelque part, quelqu’un d’un peu mieux. Et on est tous le un-peu-mieux de quelqu’un. Ça tourne en rond. Ça tourne compliqué.

C’est une hypothèse, certainement mauvaise. J’en ai d’autres, des hypothèses comme ça. Celle-ci, par exemple: Si je répète tous les soirs que j’ai 28 ans, mon cerveau va finir par le croire et mon en-dedans ne va jamais vieillir vraiment. Je ne suis pas dupe; elle est mauvaise, celle-là aussi. Puisque le fait est que j’arrive plus à porter des escarpins sexys. Ça me donne mal aux articulations du bas du corps. Ça me prend une bonne semelle. V’nez pas me dire que je vieillis pas.

Je m’éloigne.

Au fait, peut-être que je m’éloigne pas tant que ça. Je finis toujours par ne pas suivre le plan, de toute façon. Sans doute que c’est cette idée que je dois aborder: Il y a sept ans que je refuse de vieillir. Ouch. Je dépense beaucoup d’énergie à essayer de maîtriser la marche arrière. Je ne veux pas revivre mon passé, seulement reculer assez vite pour arrêter le temps. Rester ici un moment, l’instant de me refaire des plans. Le temps de tout remettre sur le feu sans prendre une ride. J’ai beau me muscler les derrières de cuisses à force de pousser vers hier, ça marche pas. Il n’y a qu’une façon de passer le temps, et c’est d’aller par en avant.

Fut une époque où j’avais des plans d’amoureux. Des plans vrais. J’étais dans le champ, avec mes plans, mais j’avais des plans. Ça rassure, avoir des plans. C’est toujours plus facile de se projeter avec un allier. Mais un jour faut laisser s’envoler les plans. Les plans qui s’envolent, c’est comme les ballons: T’as l’impression qu’ils ne sont plus là mais ça pollue encore. Ça pollue longtemps.  

C’est peut-être ici qu’entre en scène le baise-en-ville. Je le trimbale un peu moi aussi, au fond, tel un lourd bagage, me disant qu’un moment donné faudrait que je trouve un toit où le poser pour un long temps. Un toit avec un allier en-dessous, pour faire des plans. Chaque maintenant qui passe trop vite me rappelle que j’ai pas de plan et qu’il faudrait que j’aies des plans et l’angoisse me prend aux plans. Et plus ça va plus je vieillis, et moins j’ai de plan. Et pourtant les gens autour de moi semblent passer le temps par étapes logiques. Un plan une fois de temps en temps.

Parfois, quelque chose se pointe en idée floue et ça ressemble à un plan. Faire le tour du monde, ou même un enfant. Acheter un chalet dans le nord. Adopter un bébé chien. Autant de plans très flous que j’abandonne très vite. Peut-être que je ne suis pas une fille à plans, tout simplement.

Parfois j’ai le goût d’écrire une pièce de théâtre ou un roman. Des jours je vois grand comme ça. Le lendemain je vois la charge de travail trop imposante pour le temps qu’il me reste (mon temps passe à une vitesse étonnante), et j’entends la voix de l’imposteur. Cet infatiguable imposteur. Alors je m’inscris à l’université pour me donner du crédit. Mais il y a tellement longtemps que j’ai quitté les bancs que je ne sais plus comment. Avec un peu de chance, quelqu’un me verra à l’étude et me glissera un “Profites-en, c’est les plus belles années de ta vie.” Alors seulement je me remettrai à faire des plans. Je m’ennuie qu’on me dise ça tout le temps. Comme si elles étaient passées déjà, ces plus belles années, et qu’il en tenait à moi, maintenant, de faire usage de cette affirmation toute cuite auprès des jeunes femmes en escarpins sexys. 

Je me suis réveillée ce matin avec l’idée d’écrire sur les êtres qui n’arrivent plus à s’aimer. Je finis par réaliser que je ne sais pas où est-ce que je m’en vais. Et surtout pas avec qui j’y vais. Peut-être que c’est pas plus mal, au fond, de ne pas savoir.

Je fais tout et rien à la fois.

Quotidien sans plan.

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6 thoughts on “Baise-en-ville

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  1. Les plans, c’est bons d’en avoir, c’est sécurisant, mais faut se permettre de les adapter constamment à la vie qui, elle, ne suit pas ces plans. Pourquoi le ferait-elle?! C’est la vie! 🙂

  2. Si vous croyez que le temps passe vite au moment de basculer au-delà de la trentaine, imaginez ce que cela peut être quand on approche les 70 ans…

    Je comprends, pour être passé dans un sentier semblable au vôtre, les angoisses qui nous assaillent à la veille de nos trente ans.

    Vous lire me fait rajeunir et cela me réjouit… ralentit momentanément, pendant quelques minutes, la vitesse de mon parcours vers l’inéluctable.

    1. Si j’essaie de me convaincre que j’ai 28 ans, c’est que j’ai passé le cap de la trentaine depuis quelques années déjà! 😉 Merci de me lire. Et de prendre le temps de m’écrire en plus! C’est gentil à vous.

  3. Oh mon dieu! J’adore! Moi j’ai 28 ans, et d’une certaine façon, j’ai hâte de vieillir. Pour être un peu plus settée. Avec quelqu’un pour vrai. J’espère. En attendant, je vis ma vie de Jeune adulte responsable pis j’essaie de comprendre comment ça fonctionne. Ce texte tombe merveilleusement bien dans ma vie! Merci!

  4. Les angoisses de planification ne disparaîtront pas. Mais on n’est pas obligé de leur céder toujours. (Je dis ça, je suis la première victime de mes propres rechutes…) Et puis, sait-on toujours si les plans qu’on pense vouloir sont vraiment le fruit de nos propres désirs? De toute façon, un plan se concrétise qu’il est tout de suite suivi d’une autre angoisse…De liberté, celle-là. Soyons déjà heureux d’avoir envie de faire des plans… La vie est si courte et la jeunesse encore plus.

    Mantra-pour-se-rassurer: La vie est comme une voiture. Elle ne va nulle part si elle est stationnée et son passé est comme son rétroviseur: tu peux le regarder, mais il sera toujours plus petit que la lunette avant. Quand à la map, elle sera toujours dans le coffre à gants si jamais on est perdu.

    Merci de pouvoir en parler, constater que finalement, on est pas seul.

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