Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

 

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

Le son du temps qui passe. Le temps qui passe par-delà les envies. Par-delà les désirs, les espérances. Le temps passe. La fonction première du temps, c’est de passer.

Le temps passe sur ma vie. Sur la vie de tout le monde. Il laisse des traces sur le corps. Il laisse des traces dans le coeur. Il laisse des traces dans la tête. La fonction deuxième du temps, c’est de laisser des traces.

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

Au volant de ma voiture ce soir-là je n’ai pas vu les trente fragments de temps qui séparent sa maison de la mienne. Main gauche à 10h, main droite à 2h, tête dans le ciel. Plutôt, tête dans le plafond. Ou dans le plancher. Partout sauf dans les nuages. La tête là où il y a une limite. Comme chaque fois que je reviens de chez elle. Trente minutes sur la route amère à me demander si je devrais retourner. Entrer sans frapper. Face à face. Mais qu’est-ce que tu fais de ton temps, mon amie? Qu’est-ce que tu fais si loin de ton bonheur? Qu’est-ce que t’as à ne jamais te réveiller? Qu’est-ce que t’as à penser que j’ai tort de me sentir libre dans ma solitude? Qu’est-ce que t’as à oublier d’ouvrir la lumière dans tes yeux? Qu’est-ce que t’as, dis-moi?

Plutôt, je rentre chez moi. Dix heures. Deux heures. Trente minutes. Top chrono de son immense maison vide à mon petit appartement abondant.

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

Au premier regard, elle est pourtant loin d’être vide, sa maison immense. Il y a du Fisher Price et du VTech au pied carré. Des enfants qui courent partout, tout le temps, du matin au soir. Il y a un bol à fruits admirable sur la grande table. Je suis complètement jalouse de son bol à fruits. J’ai essayé un jour. Deux pêches, une pomme et le reste de se retrouver congelé et éventuellement réduit en purée. C’est une histoire de famille, les grands bols à fruits. Il y a chez elle également un énorme jardin. Un parasol. Un garage abritant deux voitures. Une piscine qui voit tellement de bombes dans une seule journée qu’il faut la remplir un peu chaque soir.

Il y a Tom, aussi. Cet adorable canin. Un vrai chien de film. Film d’animaux qu’on regarde avec un plaisir coupable à Noël. Boîte de mouchoirs pas trop loin parce qu’on finit toujours par verser un torrent de larmes. Tom, c’est le doyen de la gang. Le sage. Celui qui meurt à la fin non sans avoir accompli plus de devoirs que n’importe quel chien n’aura jamais à accomplir au courant de sa vie. Un gros toutou blond. Grandes oreilles. Poil soyeux. Oeil rempli de mille kilos d’amour. Un bon gros chien. Sans arrêt, un enfant à son cou. C’est sûr qu’il est tanné, le pauvre chien. Mais il sourit. Langue pendante.

Ce qui déborde de cette grande maison, c’est le manque.

Quand elle m’a annoncé il y a sept ans sa première grossesse sur le même ton qu’on annonce qu’on passe le weekend à Québec, j’ai sourcillé. J’ai passé cinq minutes à chercher le bon mot mais c’est vraiment ça. Sourcillé. Les sourcils en question. Point d’interrogation au moins aussi grand que son indifférence.

– T’es contente?
– Ben oui je suis contente. J’en ai toujours voulu, tu le sais. 

Gorgée de déca.
Gorgée de vin.
Autre gorgée de vin.

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

– Tu sais, si on s’était rencontrés cinq ans plus tôt, lui et moi, on ne serait certainement pas ensemble.
– OK. 

C’est tout ce que j’ai trouvé à dire. Parce que ça ne se traduisait pas par « On était pas rendus là, il y a cinq ans. Une chance que je n’ai pas rencontré quelqu’un d’autre, imagine à côté de quel bonheur je serais passée! » Non. Ça voulait dire « Il y a cinq ans, je n’étais pas aussi pressée d’avoir une famille à tout prix. Il y a cinq ans, j’aurais davantage écouté mon coeur, mes envies. Il y a cinq ans, je n’aurais jamais choisi d’être avec lui. »

OK. C’est bien tout ce qu’il y avait à dire.

Sept ans plus tard et trois garçons merveilleux (pas de temps à perdre), elle habite tous les jours de la même manière cette immense maison vide qui déborde de tous les côtés. Ses jolies fossettes aux joues ont pratiquement disparues tellement elles ne servent pas assez. Elles se sont retirées pour laisser place à deux rides bien en évidence, placées côte à côte, à la verticale, entre ses deux yeux. Une ride prend sept ans à devenir indélogeable. Sept ans de bons services pour ce regard fâché. Insulté. Blasé. Soupçonneur. Fatigué. Traces de regard fiable.

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

Chaque fois sur l’ennuyante route du retour, je pense à ces deux êtres supposés amoureux qui se lancent des flèches avec les yeux à chaque croisée dans le corridor, se tenant bien loin pour être surs de ne pas se toucher. Je réalise que je leur en veux. Je leur en veux d’avoir créé du faux pour leur orgueil mal placé. Je leur en veux d’avoir cru que de mettre au monde des enfants les rendrait ensemble plus heureux. Je leur en veux d’être insupportables. De gueuler sans arrêt. De se détester. De continuer à se tolérer sans se sourire.

– Qu’est-ce que tu fais, tout seul?
– Maman, elle est toujours fâchée contre papa. Papa, il est toujours fâché contre mon petit frère. Y’a toujours quelqu’un qui crie, ici. Alors des fois j’aime mieux rester seul. 

S’accoter sans réfléchir. Se briser sans se mentir. S’endurer sans se sentir. Se regarder sans se désirer. Éduquer sans se compléter.

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

Traverser le temps sans le voir passer.

Advertisements

3 thoughts on “Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

Add yours

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Up ↑

%d blogueurs aiment ce contenu :