Salut.

 

Toute la semaine, j’ai été d’une humeur exécrable. Je ne pense pas avoir vécu ça depuis mes 14 ans. Il m’arrive de ne pas être au top de ma forme mais rarement à ce point. Tout-le-monde il est con tout-le-monde il est laid tout-le-monde il me tape sur les nerfs. C’était une semaine triste, et j’ignore le fondement de tout ça. Et il y a des jours que je n’arrive pas à écrire quoi que ce soit de bon. J’ouvre mon cahier quotidiennement et depuis presque deux semaines je n’ai pas réussi à aligner plus de quatre mots formant une tonalité qui me plait bien. Tout ça n’est pas sans lien, j’imagine.

J’avais choisi d’écrire sur l’automne. Il est dommage que mon humeur exécrable arrive en même temps que celui-ci parce que l’automne, c’est mon moment préféré de l’année. J’avais envie d’écrire sur l’automne je me disais qu’il serait facile d’écrire sur l’automne. Ses couleurs, ses odeurs, sa lumière, son air frais du matin, ses mijotés, ses cafés qui réchauffent, ses dimanches sous la couette, ses gros bas et ses gros bras réconfortants.

J’ai écrit le début d’un texte. Le lendemain j’ai recommencé. Le surlendemain encore. Et puis j’ai abandonné. Je n’arrivais pas à coller des mots sur les images que j’avais en tête. Je me suis mise à recopier des segments d’un bouquin et à m’apitoyer sur mon propre sort en me demandant comment ça se fait que moi je suis pas capable d’écrire des choses comme ça. Exécrable, je vous dis.

Puis aujourd’hui je me suis réveillée calme. Il était trop tôt, pourtant, mais j’étais calme. J’étais moi. Je me suis rendue à l’université pour suivre mon cours, personne ne m’a dérangée. Même pas Joe-Connaissant-Qui-Parle-Tout-Le-Temps. Je respirais. Puis j’ai marché vers la maison. J’ai marché à travers ce doux jeudi en me disant que tiens, en rentrant, j’allais sûrement être d’humeur à écrire sur l’automne.

Et c’est là que sur mon automne, est venue s’étendre la mort d’Hugo.

Salut, Hugo.

On ne se connait pas pis tsé, je l’sais ben, que tout le monde veut te parler en ce moment. Tout le monde veut te connaître. Tout le monde veut avoir vécu quelque chose avec toi. C’est pas mon cas. En fait si, j’ai une petite anecdote, moi aussi.

Je venais d’arriver à Montréal. J’étais sur le trottoir en face d’un bar de la rue St-Denis parce que quand tu déménages à Montréal tu penses que toute la ville et tout le fun de la ville se passe sur la rue St-Denis, et t’étais là, toi aussi. Je t’ai jeté un coup d’oeil curieux mais pas plus. Parce que tsé, y’aurait pas fallu que toi ou n’importe qui, quelque part, pense que je suis groupie. Je suis ZÉRO groupie, bon. Mon coup d’oeil curieux m’a juste laissé le temps de réaliser que tu portais un short carreauté et une chemise hawaïenne.

Une fille un peu cocotte et un peu saoule est passée en coup de vent avec une autre fille un peu cocotte et un peu saoule:

– Hey Couillard!! Ça se fait pas, porter du fleuri avec du carreauté!
– Sont belles, mes shorts? Est belle, ma chemise? C’est quoi le problème? Que tu leur a lancé, stupéfait, grand sourire aux lèvres et verre de bière à la main, avant de reprendre ta conversation dans la même bonne humeur.

Michel Couillard. Dans ma face. Sur St-Denis.

Tu sais, je pense que ton personnage et toi êtes la raison pour laquelle toutes les filles de ma génération cherchent un bad boy sans vraiment comprendre pourquoi. Un bad boy gentil pareil. C’était toi, ça, le bad boy gentil pareil. Tout est de la faute de Michel Couillard. Tu nous as mises dans le trouble.

Ce soir-là, te voyant répondre aux deux filles un peu cocottes et un peu saoules, je t’ai trouvé cool. Je me suis dit “Tiens. Voilà un gars qui s’en fait pas avec la vie”.

C’est juste ça, mon anecdote. C’est la seule que j’ai.

Le fait de ne pas t’en faire avec la vie n’a pas empêché un crabe foutrement mal intentionné de rentrer dans ton corps et d’en gruger des parties pour te tuer, finalement, plus de dix ans plus tard.

Je suis perturbée par ta mort, Hugo. Et je suis vraiment désolée de prendre de ton temps alors qu’il y a plein de gens qui ont tellement plus de peine que moi. Franchement, pour qui je me prends.

C’est juste que je suis trop jeune pour voir disparaître les hérôs de mon adolescence, il me semble. C’est peut-être ça qui me garde éveillée cette nuit. Je vous ai suivis religieusement ta gang et toi du début à la fin et encore du début à la fin et en reprise aussi. C’était sacré, pour moi, ce moment-là. Y’était pas question que je fasse mes devoirs pendant Watatatow. Y’était pas question que j’aille mettre la table pendant Watatatow. Y’était pas question que je fasse quoi que ce soit d’autre que m’asseoir par terre dans ma chambre, le dos accoté sur la base du lit, et ouvrir la télé pour trente minutes.

Et c’est devenu un peu gênant de regarder Watatatow parce qu’on vieillissait quatre fois plus vite que les personnages mais j’étais là, quand même, tous les soirs. J’ai tout appris avec vous autres. J’ai eu peur de pogner une MTS, peur de tomber enceinte trop jeune, peur de prendre de la drogue. J’ai braillé comme une madeleine le jour où tu es rentré de ta fugue, trempé de la tête aux pieds. J’ai rêvé d’une maison des jeunes mais j’en suis pas revenue, du feu au Spot. Come on. C’était quoi, l’idée, de nous faire vivre ça? C’était pas ton idée. Je sais. 

Toute la journée j’ai vu défiler des hommages en ton nom. Toute la journée je me suis répété « 36 ans. C’est pas normal de mourir à 36 ans. C’est presque mon âge. C’est pas possible que je meurs. J’ai rien fait encore. » Toute la journée j’ai eu peur de mourir. Et là, maintenant, j’ai peur de m’endormir.

J’espère que tu l’as aimée, ta vie. 

Toute la journée j’ai eu envie de prendre une semaine de vacances pour organiser un bed in Watatatow en ton honneur. Avoue que c’est l’idée du siècle, un bed in Watatatow. Je ne te connais pas mais je suis certaine que t’aurais aimé ça.

Salut, Hugo.

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