Il était une éternité

 

Impuissante. Emmitouflée. Gelée. Les flocons comme des balles de neiges tombaient lentement mais tellement lentement. Tant pis pour la gravité. Sûrement qu’ils souhaitaient toucher le sol en faisant le moins de bruit possible. Ne réveiller personne. J’avais envie de sortir à moitié nue pour sentir quelque chose. Lever la tête au ciel et ouvrir la bouche pour boire l’hiver. Me réfugier sous un conifère blanc et faire la paix avec mon cauchemar éveillé. Il faisait doux. Le ciel gris et l’absence de vent m’en donnaient l’assurance. Ce serait une des plus belles journées de la saison. J’aurais pu rêver d’une longue promenade mitaine dans la mitaine qui se conclue par des joues rouges et beaucoup de vin. J’aurais pu rêver de baisers glacés. J’aurais pu rêver de nostalgie. J’aurais aimé que ça sente le café dans l’appartement. J’aurais aimé apercevoir ton sourire m’en apporter un grand bol fumant. J’aurais aimé tes yeux pétillants comme avant.

Oublier.

J’écoutais le son de la douche. L’eau coulait sur ta peau comme sur une éponge sans s’arrêter. Je savais le mouvement qu’elle faisait dans le creux de ton dos ou sur ton torse, mon refuge. On détestait les douches à deux mais j’avais envie de t’y rejoindre pour faire comme si. Peut-être aussi pour laisser couler les rivières de mes yeux sans laisser de trace. Je t’ai entendu frotter pour nettoyer tes idées. Je savais que mes désirs de romantisme hivernal prendraient le bord. Que cette trame de flocons lourds prendrait une tournure dramatique, bientôt. Je savais que même si je faisais semblant, même si je m’imprégnais de toute la douceur du monde, les étoiles de ton regard ne reviendraient pas. Pas pour moi. Et je savais qu’il fallait lâcher prise.

Toi et moi, ça existait depuis une éternité. Exactement une éternité. Éternité de petites et grandes tempêtes dont on sortait chaque fois indemnes et solides sans égratignure apparente. C’est ce qui nous rendait spéciaux. À l’épreuve de toutes les intempéries. On était forts, toi et moi.

J’ai le souvenir d’une soirée arrosée où je pleurais la rupture d’une amie chère:

– C’est comme ça, ma belle. Les gens arrêtent de s’aimer. Un matin, tout bonnement.
– Mais pas nous.
– Mais pas nous.

Et c’est arrivé. Ce dimanche d’hiver sans étincelle ni café. La journée était impeccable à travers la fenêtre et j’aurais pu faire comme tous les autres matins et repousser au lendemain l’inévitable mais tu l’avais fait. Tu m’avais trompée. Comme pour mettre un terme au supplice qui nous rongeait. Tu n’avais pas eu besoin de me le dire. Je savais. Et tu savais que je savais. Et je ne pouvais t’en vouloir puisque je n’attendais que ça. Le déclencheur qui ferait qu’on aurait plus le choix.

On avait arrêté de s’aimer. Au bout d’une éternité. Tout bonnement. Tu ne m’aimais plus. Je ne t’aimais plus. J’aimais l’idée d’un nous. Je te trouvais beau. J’aimais ce qu’on projetait. J’aimais que les gens me sachent avec toi. Mais je ne t’aimais plus. On allait se quitter dans un long cri silencieux. On allait se donner à d’autres sans savoir comment les toucher. On allait faire semblant d’aimer les douches à deux. On allait regretter. On allait revenir et essayer encore et se quitter encore. Pour de bon. Comme la neige quitte le sol au printemps. Tu allais m’envoyer par courriel une liste de biens à partager. J’allais jeter à la poubelle une liste de prénoms à donner à nos bébés. C’est ce que j’ai trouvé le plus dur. Les tâches à accomplir. Tout ce qui n’était pas « laisser mon coeur guérir ».

J’aurais voulu qu’on fasse mentir les tempêtes. J’aurais voulu que l’amour renaisse. J’aurais voulu que l’éternité soit infinie pour de vrai.

Impuissante. Emmitouflée. Éreintée. L’automne n’en finit plus de se prendre pour l’été et plombe droit sur mon lit comme s’il était juillet. Tant pis pour la saison froide. Ce soleil, je le sais, fait tout pour me réveiller. J’ai envie de sortir à moitié nue pour le sentir glisser sur ma peau. Lever la tête au ciel et ouvrir mes yeux pour goûter la vérité. Me réfugier nulle part. Faire la paix avec mon souvenir fatigué. Une bonne fois pour toutes.

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