La clé de Gina

« Votre identité sexuelle m’importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est votre CV, votre profil. Seriez-vous prêt ou prête à passer une entrevue ? »

Gina a pleuré. Sa vie commençait. Ou recommençait. Un employeur voulait la rencontrer, lui proposer un boulot, acceptait qu’au cours des prochains mois elle changerait d’apparence, de nom, de garde-robe. Elle passerait du Il au Elle sous ses yeux et ceux de ses employés.

Ce poste d’agente de loyauté dans une entreprise à Saguenay, elle l’a décroché. Après une lourde année de chômage, de grandes annonces et de grandes premières fois. Après 39 années passées dans une cage à jouer la comédie, étouffer.

« Faut pas me demander à quel moment je l’ai su. Je l’ai toujours su. Faut plutôt me demander pourquoi j’ai attendu si longtemps avant d’oser devenir moi-même. Je savais que j’avais la clé, mais je n’arrivais pas à la trouver pour ouvrir la porte. J’ai raté des choses extraordinaires. Maintenant, je sais que je vais dans la bonne direction. » 

J’ai l’impression d’être sa meilleure amie depuis la maternelle. Pas de filtre, pas d’hésitation, quelques blagues et quelques larmes au passage. Juste du vrai. C’est ainsi que je choisis mon entourage. Elle aussi : « Le filtre naturel s’est fait. J’ai perdu une cinquantaine d’amis Facebook. Mais l’important, c’est que les gens autour de moi sont restés. Certains se sont éloignés, oui. Ils avaient besoin de prendre une distance. Il faut les respecter. » Ils ont tous choisi de revenir.

Jusqu’à juin 2016, son prénom se terminait avec un O. C’est encore le cas sur son permis de conduire. C’est encore le cas pour les clients de son nouveau boulot, parce qu’ « avec une voix pareille, pas ben ben le choix ! » La vie de Gino, c’est un beau succès professionnel dans le milieu de la radio, une vie amoureuse bien remplie, un mariage, un divorce, un contexte familial heureux grâce à des parents aimants. C’est aussi une enfance passée à regretter son sort de « petit gars », à envier les fillettes du voisinage et les cousines, à ne pas comprendre pourquoi il doit s’en tenir aux cheveux courts et aux tonkas. On est dans les années 80. Les garçons jouent avec des camions et les filles avec des pouliches et des Bout’choux (de rien pour les souvenirs). Bleu pour les garçons, rose pour les filles. Ainsi va la vie, on est encore loin de faire la guerre aux stéréotypes de genres.

À l’adolescence, Gino apprend à jouer la comédie, à s’abrier sous une virilité exagérée qui ne lui ressemble pas. Il laisse pousser ses cheveux sous des airs d’amateur d’Iron Maiden, mais tout ce qu’il souhaite au fond, c’est d’arborer une belle et longue chevelure brillante. Comme à peu près toutes les jeunes filles de son âge. Il s’intéresse à elles, tombe réellement amoureux pour la première fois, se fait dire qu’il a non seulement les hanches, mais aussi le caractère d’une fille. Et ça n’a jamais cessé : «Toutes les blondes que j’ai eues ou à peu près m’ont dit que j’agissais et réagissais comme une fille. C’est cliché, mais c’est la vérité. Et je savais que c’était ce que j’étais à l’intérieur de moi. Je jouais un rôle pour cacher ma vraie personne. Et jouer un rôle, mentir constamment, c’est fatigant. »

À l’âge adulte, le stratagème se poursuit. Sa belle voix grave et chaleureuse, sa « voix de muffler », lui fait gagner sa vie à la radio dans différentes régions du Québec. En entrant le soir, il se frotte sous la douche pour effacer l’odeur du parfum d’homme qu’il utilise pour convaincre, jour après jour. Il commence, nerveux à chaque fois, à acheter des vêtements plus féminins pour « offrir à des amies ». Se terre dans son appartement pour devenir Gina, redevient Gino pour sortir acheter du pain au dépanneur. Rapidement, ça devient un calvaire quotidien.

« J’avais une vie parallèle, mais ce n’était pas mon côté sombre que je cachais. C’était ma vraie personne. C’était elle qui vivait recluse sans pouvoir sortir. » Épuisé de se mentir, de mentir à tout le monde, Gino abandonne son travail à la radio qu’il aime tellement pour recommencer à respirer. Et ça marche. Il n’arrive plus à cacher la personne qu’il souhaite être. La personne qu’il est. Puis, il fait le saut : un soir de bbq festif, il annonce à ses parents qu’à partir de cet instant ils n’auront plus un garçon, mais bien une fille. « J’ai été adoptée et tellement désirée. Je pense que ma crainte était encore plus grande à cause de ça. J’avais tellement peur de les décevoir ». 

Ce jour-là, Marc et Marie n’ont pas reculé, n’ont pas flanché, n’ont pas crié, n’ont pas pleuré. Ils ont soutenu : « On t’aime. Et on va t’appuyer. » Au moment où elle me raconte ce passage, un blanc dans notre conversation téléphonique. Les yeux humides des deux côtés de la ligne. Cette réaction est la plus simple du monde et à la fois la plus grande. Accepter. Respecter. C’est la base, la clé. Celle que Gina cherchait depuis longtemps.   

« J’ai vécu beaucoup de belles victoires dans les derniers mois : j’ai fait mon coming out, j’ai décroché un emploi, je suis sortie pour la première fois dans un bar la semaine dernière habillée en femme, habillée en moi. Et personne ne m’a regardée de travers! Mais ma plus belle victoire, c’est le jour où mes parents m’ont dit :  » Et puis, comment va notre fille ? » Ça, c’est une vraie victoire. Ça donne un boost incroyable pour poursuivre. »

Gina le répète plusieurs fois : sa transition est lente. Toutes les personnes transgenres ne vivent pas cette étape de la même manière. Sa transition à elle est lente, et elle n’est pas simple. Ce n’est pas qu’une libération, c’est aussi un deuil : « Je dois laisser partir Gino, la personne que j’ai été toute ma vie. Je dois me défaire de cette identité qui, même si elle n’aurait peut-être jamais dû exister, représente le confort et la sécurité. Le pire ennemi dans ma transition, ce n’est pas mon entourage, c’est moi. J’ai peur de décevoir les gens qui m’ont connue quand j’étais Gino. Pourtant, ils me le disent tous les jours : ils ont hâte de voir ma vraie personne ! C’est moi qui suis effrayée. Ce n’était pas idéal, mais je n’ai pas été totalement malheureuse dans la peau d’un homme.»

Plus elle me raconte son histoire et plus j’ai l’impression qu’elle avance. Elle se dirige vers cette acceptation complète. Le traitement au laser pour se débarrasser d’une barbe fournie vient de se terminer. La prise d’hormones commencera au printemps. Elles adouciront sa peau et les traits de son visage, disperseront les graisses différemment sur son corps, feront tranquillement pousser ses seins. Les mesures légales pour son changement de nom et son changement de sexe sur papiers se feront dans la même période. Suivra ensuite la chirurgie de réattribution sexuelle: « Je vais le faire quand je serai vraiment prête. Je ne suis pas rendue là pour le moment. J’ai encore de la difficulté à me débarrasser de mes vêtements masculins ! Je les porte encore souvent. Gino est toujours présent. Mais il est sur le point de partir, crois-moi. »

Est-elle heureuse ?

« Je le suis ! Même si c’est pas facile tous les jours. Je respire. Je ne pensais pas que l’air, c’était aussi bon. Je ne pensais pas que la vie, c’était aussi beau. Les gens autour de moi acceptent. Et je ne suis pas dans le Village à Montréal ! Je suis à Saguenay. On pense que les gens en région sont moins ouverts, j’ai la preuve du contraire. Quand je vois une jeune fille me regarder avec des points d’interrogation dans les yeux, je vais la voir et lui permets de me poser des questions. Les gens ne jugent pas, ils sont curieux. Il y a une belle évolution à ce niveau dans notre société. Ça me rend très fière. »

Ce 8 mars, c’est la Journée Internationale des Femmes. La première depuis le coming out de Gina. « La femme s’est trouvé une belle place au Québec depuis les cinquante dernières années. Mais il y a encore énormément de travail à faire. Les femmes sont traitées différemment des hommes. Je suis consciente que je devrai faire plus d’efforts que j’en faisais quand j’étais un homme. Je devrai me battre davantage. Si j’étais née dans le corps d’une femme, peut-être même que je devrais me battre encore plus fort pour avoir ce que je désire. Ça me fait un peu peur, mais j’envisage le tout de manière positive. Je me suis toujours battue au nom des femmes. Maintenant, je vais le faire différemment. En tant que femme en devenir, je fais partie de la gang. Vous allez avoir une supporter de plus à vos côtés. »

Gina me raconte son histoire pendant plus d’une heure et c’est difficile de raccrocher. Je la garderais avec moi encore un peu pour l’écouter me raconter son parcours. L’entendre réfléchir à voix haute, avoir des révélations. J’avais peur d’être maladroite, de poser les mauvaises questions, d’être trop indiscrète. Ce que j’ai entendu chez Gina, c’est une ouverture immense, un désir de faire connaître et comprendre sa réalité, un désir de prouver que les gens sont bons. Ce que j’ai entendu surtout à travers la voix de Gina, cette voix qu’elle doit travailler à accepter, c’est une certaine retenue, certes, mais quatre tonnes de volonté et plus que tout, la liberté. Elle répète avoir attendu trop longtemps, mais sa vie, elle mord enfin dedans :

« La liberté, elle est toujours accessible. Quand t’es dans une cage, regarde sur toi. Il y a une clé quelque part. Tu vas la trouver, tu vas pouvoir ouvrir la porte et t’envoler. »

Gina

*Photo fournie par Gina. 

** J’ai choisi le IL pour relater de la période que Gina elle-même raconte en parlant d’elle au masculin.

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